dimanche 18 décembre 2016

Le Dernier exploit de Poxl West

"Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ?
Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ?"


Auteur : Daniel Torday
Titre VO : The Last Flight of Poxl West
Traduction : Pierre Brévignon
Edition : Les Escales
Genre : Historique
Date de parution : 03 novembre 2016
Nombre de pages : 325
Prix : 20,90 €
Prix Kindle : 14,99 €


4e de couverture

Après avoir échappé aux nazis en Tchécoslovaquie au début de la Seconde Guerre mondiale, le jeune Poxl West fuit aux Pays-Bas où il leur dame le pion une nouvelle fois et où il tombe éperdument amoureux de la belle Françoise. Pourtant, un beau jour, il tourne les talons et gagne la Grande-Bretagne. Réfugié à Londres, il n'a qu'un seul but : devenir pilote. Après avoir sauvé de nombreuses vies pendant le Blitz et croiser la route de la jeune Glynnis, il intègre enfin la Royal Air Force. Bientôt, il participe à de périlleux bombardements aériens sur l'Allemagne. Véritable destinée de personnage de roman, la vie de Poxl est émaillée de rebondissements et péripéties.
Aujourd'hui retraité aux États-Unis, il fascine son neveu, Eli Goldstein, en lui racontant ses actes de bravoure, aventures et romances. Il en rassemble les meilleurs épisodes dans son autobiographie Skylock qui devient un best-seller dès sa parution. Eli ne cesse de lire et de relire les épisodes de la vie trépidante de cet oncle qui incarne pour lui la quintessence de la virilité. Pourtant, un jour, le mythe s'écroule : un journaliste du New York Times a enquêté sur Poxl et met en question la véracité de ses exploits. Poxl West aurait-il pu s'arranger avec la réalité et trahir ses lecteurs en commençant par Eli ?

Mon Avis

Le titre, la photo, tout respire l'aventure dans cette dernière publication de l'année 2016 des Escales. Vous n'êtes pas d'accord ? La Seconde Guerre Mondiale, une histoire d'amour, des rebondissements et des péripéties, une possible imposture... Bref, tous les ingrédients infaillibles pour me tenter. Je remercie les éditions Les Escales pour cette lecture foisonnante.

Années 80, Etats-Unis. Elijah, 15 ans, aime le baseball, le football américain, comme tous les garçons de son âge. Mais celui qu'il admire le plus c'est son oncle Poxl West, enseignant à la retraite. En réalité, il n'est pas son oncle, mais un ami de son grand-père. Mais qui est ce fameux Poxl West, de son vrai nom Leopold Weisberg ? Pour Eli, il est tout bonnement "un écrivain, un artiste et un héros de la guerre" (p.81) ; "Poxl West est le seul héros dont j'avais besoin" (p.85). Eli a écouté les récits de guerre de son oncle, ancien pilote de la Royal Air Force, un héros juif qui a combattu les nazis. Poxl West sort le récit de ses aventures sous le titre Skylock : Mémoires d'un pilote juif bombardier de la Royal Air Force, qui devient rapidement un best-seller. Cependant, pendant et après sa tournée, Poxl West ne donne plus aucune nouvelle de lui. Eli, déjà déboussolé, est stupéfait lorsqu'il apprend que son héros n'a pas dit la vérité sur ses exploits. Poxl West a-t-il vraiment tout inventé ?

Tout d'abord, comme certain(e)s ont peut-être pu le constater, j'ai pris mon temps pour écrire cette chronique. En réalité, lorsque j'ai terminé ma lecture, je ne savais pas quoi en penser. Ce roman est si riche, si dense, si déroutant, que je me suis posée beaucoup de questions. Car évidemment, la réponse à cette fameuse interrogation sur la véracité du récit de Poxl West n'est pas clairement exposée à la fin du roman. Néanmoins, Daniel Torday nous fait réfléchir intensément sur la notion de la transmission, et plus globalement sur la vie entière de ce personnage énigmatique qu'est Poxl West. Heureusement, la discussion sur le club de lecture des Escales avec les lecteurs et le traducteur en personne m'a éclairée sur ce roman et mon point de vue sur Poxl West a évolué.

Tout d'abord, la structure du roman est assez particulière. D'un côté, il y a le récit à la première personne d'Elijah, puis de l'autre, le roman Skylock écrit par Poxl West. Ce dernier est composé de cinq actes, à la manière d'une pièce de théâtre. Les deux parties s'alternent. Le récit d'Elijah se présente sous forme d'interludes, comme des pauses entre deux actes. Les deux récits possèdent chacun un style différent : celui de Poxl a un ton plus classique, plus ancien que celui d'Eli.
Cette structure est brillante, intelligente et bien menée, et même si on se sent un peu déboussolés au début, on découvre rapidement qu'elle est le fruit d'un travail énorme et abouti.

Parlons maintenant d'Elijah. Ce personnage m'a touchée car c'est un adolescent qui a besoin d'un modèle, d'un héros pour grandir, comme nous tous à cet âge. L'admiration qu'il voue à son oncle est touchante. Lycéen juif, Eli préfère relire encore et encore le récit de Poxl West, plutôt que les témoignages de rescapés ou les livres sacrés :


"Tout d'abord, les récits d'Elie Wiesel et de Primo Levi ne suscitèrent que mon amertume. (...) Par leur précision froide et leurs anecdotes funestes, ces textes n'avaient rien des fables pleines de sexualité provocante et d'héroïsme aérien racontées par Poxl. Il n'avait pas cédé à la victimisation, il n'avait pas besoin qu'on le qualifie de survivant - il s'était envolé pour attaquer directement la terrifiante force de frappe allemande." (p.161).

Sa loyauté envers son oncle est émouvante, plus encore lorsque Poxl West ne lui donne plus aucune nouvelle. Son absence est vécue comme un pur et simple abandon pour le jeune homme.

En effet, Poxl West est un personnage sacrément complexe, et humain dans toute sa splendeur, d'une réalité déconcertante. Né en Tchécoslovaquie, il était voué à reprendre l'usine de tannerie de son père. Ce dernier l'a initié à l'aviation. Sa mère lui a appris la culture artistique, elle qui était une muse d'Egon Schiele. C'est un personnage qui fonctionne à l'instinct. Lorsqu'il surprend sa mère avec un autre homme, sa première réaction est de fuir et de quitter le pays. A Rotterdam, il tombe amoureux de Françoise, une prostituée. Trop jaloux, il s'enfuit à nouveau et s'exile à Londres. Sa peur de l'engagement, sa façon de fuir les problèmes au lieu de les affronter m'a tout de même un peu énervée, de sorte que je ne portais pas spécialement ce personnage dans mon cœur. Puis, étant donné que j'ai lu la quatrième de couverture avant ma lecture, je savais déjà que son récit allait être faux, et donc j'ai pris - je pense -  de la distance avec son histoire. Je me demandais à chaque fois ce qui était vrai et ce qui était faux.

Néanmoins, Poxl West se révèle touchant : la guerre éclate. A Londres, il apprend que des Juifs sont déportés et exterminés. Londres est bombardée et il assiste à des scènes épouvantables. Grâce à la mère de sa petite amie londonienne, il découvre les pièces de Shakespeare et voue une véritable passion pour ses œuvres. Une tirade de Shylock, un personnage juif du Marchand de Venise écrit par Shakespeare, l'interpelle et le marque durablement : "Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ?" Poxl s'engage à la Royal Air Force, prêt à se venger. Cette dualité, la fuite et l'engagement rapide dans l'armée caractérise ce personnage si contradictoire. On le considère comme un goujat, mais finalement on en vient à l'apprécier. Puis, il reconnaît ses erreurs et exprime régulièrement ses remords, ce qui en fait un personnage profondément humain, avec ses failles, son désir de vengeance, ses espoirs de retrouvailles avec celle qu'il a toujours aimée, Françoise.
"Mais la nuit était incertaine et inflexible comme l'avenir. Je m'étais souvent représenté mon destin comme la couture d'un gant : tendue ou sinueuse, à l'intérieur ou à l'extérieur du cuir, mais suivant toujours la découpe." (p.179).

Ce premier roman est riche également par ses thèmes si essentiels : la Seconde Guerre Mondiale notamment à Londres, la culture juive, la notion même du héros, la culpabilité, le remords, l'après-guerre, la transmission. Tout ça en un seul roman. J'ai beaucoup appris sur le quotidien des citoyens britanniques pendant la Seconde Guerre Mondiale, sur la cuture juive (par exemple Hanoucca), la culpabilité des bombardiers après la guerre, et sur la notion même de la guerre qui change à jamais les gens.

Finalement, y'a-t-il eu imposture de la part de Poxl ? Pour ne pas vous gâcher la lecture, je ne vais rien vous dévoiler. Mais si on y réfléchit, cela est-il vraiment important en fin de compte ? Par ailleurs, la référence à Shakespeare n'est pas juste une illustration. Il existe bel et bien un lien avec le récit de Poxl. Je vous laisse méditer là-dessus... Et lire le roman de Daniel Torday est le meilleur conseil que je puisse vous donner. A vous de découvrir quel est le dernier exploit de Poxl West...

En conclusion, Le Dernier exploit de Poxl West est un premier roman très surprenant. Surprenant par sa structure, par ce personnage complexe et profondément humain qu'est Poxl West, par ses multiples références à Shakespeare, par son témoignage nécessaire qu'il nous apporte. Un témoignage sur ces années 1938-1945, mais également sur une vie entière qui a totalement basculé. Fruit d'un travail de "la majeure partie d'une décennie", Le Dernier exploit de Poxl West est une vraie prouesse pour un premier roman. Qu'en sera-t-il du prochain ? Je ne demande qu'à voir...

Ma note : 18/20

A bientôt pour une prochaine chronique ^^ 










4 commentaires:

  1. Très belle chronique, brillante, travaillée, détaillée. J'avoue que je suis admirative, moi qui suis, à l'opposé, très "résumé". Ce fut un grand plaisir de lire ce roman, foisonnant en effet. J'envisage de le relire tant il me semble être passée à côté de certaines choses. Avez-vous essayé de le lire en séparant les parties. Je ne l'ai fait que pour les interludes mais j'ai trouvé ça extrêmement intéressant.

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    1. Merci Triskel, je suis touchée par vos mots si gentils :)
      C'est pendant la discussion du club de lecture que je me suis aperçue que j'étais passée à côté de plein de choses, en effet. Heureusement qu'il y avait cet échange entre lecteurs sinon ma chronique ne serait pas très fournie...
      C'est une excellente idée, je vais le relire en séparant les parties. Je pense que j'aurais ainsi une autre vision du roman.
      Merci encore Triskel.
      Belles lectures et bonnes fêtes de fin d'année !

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  2. Très belle chronique qui donne envie de découvrir ce livre. Merci.

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