lundi 20 novembre 2017

C'est Lundi, que lisez-vous ? #71

C'est l'heure du célèbre rendez-vous "C'est lundi, que lisez-vous ?", inspiré de It's Monday, What are you reading ?, repris par Galleane. Le récapitulatif des liens se fait sur son blog.


Chaque lundi, on répond à trois questions :
1. Qu'ai-je lu la semaine passée ?
2. Que suis-je en train de lire en ce moment ?
3. Que vais-je lire ensuite ?


La semaine dernière, j'ai lu :





Le challenge The Black November suit tranquillement son cours :) Pour cette troisième semaine, il fallait lire un thriller d'un auteur français. J'ai choisi Serre-moi fort de Claire Favan. J'avais lu Dompteur d'anges de la même auteure et j'avais adoré son style et ses personnages qui évoluent dans un milieu violent. Avec Serre-moi fort, l'auteure n'épargne pas ses personnages, c'est le moins qu'on puisse dire ! Ce livre a été une véritable claque, certains passages ont même été éprouvants. Je suis contente de l'avoir lu, c'est un thriller que je ne suis pas prête d'oublier !
En milieu de semaine, j'étais à l'hôpital, je venais de terminer Serre-moi fort ; et j'avais envie de quelque chose de léger... Avec l'attente interminable entre les examens, l'atmosphère particulière de l'hôpital et Mémé Zinzin qu'on entendait hurler de jour comme de nuit "S'il vous plaîîîîît !!!" - "Au s'cours !!!" - "Venez viiiiiiite !!!", l'envie de se défenestrer se faisait souvent sentir. Heureusement, j'avais emmené avec moi Eleanor Oliphant va très bien de l'auteure écossaise Gail Honeyman. J'ai a-do-ré Eleanor, j'ai aimé ses manies de vieille fille, ses réflexions cocasses, son intelligence. Même si nous sommes différentes, je me suis reconnue un peu en elle, moi qui préfère être seule que mal accompagnée. Eleanor m'a fait rire, et elle m'a émue. On apprend ensuite beaucoup sur son enfance chaotique, et sur la relation très particulière avec sa "maman". Bref, ce livre est une petite pépite, je l'ai adoré !


En ce moment, je lis :

Classique de la littérature américaine, ce texte bouleversant raconte l'enfance de Norman Maclean dans les Rocheuses, au sein de paysages magnifiques dont chaque relief transforme en profondeur les êtres qui y vivent. La famille et la nature apparaissent comme les piliers originels de Norman et Paul, le frère adoré, pêcheur hors pair, irrésistible mauvais garçon. Un dialogue silencieux s'instaure avec les rivières et les montagnes, qui apprennent plus que les mots eux-mêmes. Avec un talent et une poésie exceptionnels, Maclean capture la lumière bénie des jours disparus.


Et au milieu coule une rivière (A River Runs Through It), Norman Maclean, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier, Rivages, 173 pages, novembre 2017, 19 €, format numérique : 12,99 €.



Ma prochaine lecture :




Articles publiés la semaine dernière : 

Rencontre-dédicaces :

Samedi, j'ai assisté à une rencontre-dédicaces à la médiathèque de ma ville. Pierre Bordage, le célèbre auteur français de science-fiction et Manchu, peintre illustrateur, y étaient invités. C'était un moment très intéressant, très enrichissant. Bien entendu, je publierai un compte-rendu dans la semaine ou au plus tard, début de semaine prochaine.  




Je vous souhaite une excellente semaine pleine de belles lectures :)

A bientôt pour une prochaine chronique ^^









dimanche 19 novembre 2017

Premières lignes #16 : "Et au milieu coule une rivière" de Norman Maclean

Ce rendez-vous hebdomadaire a été créé par Ma Lecturothèque.

Le principe est simple : il s’agit de présenter chaque semaine l’incipit d’un roman.

Ce rendez-vous est très intéressant car il nous permet de découvrir en quelques lignes un style, un langage, un univers, une atmosphère.

On choisit le livre que l'on veut : un coup de cœur, une lecture actuelle, un livre de sa PAL, un emprunt à la bibliothèque...


Désirez-vous lire les premières lignes d'un grand classique de la littérature américaine ? Cela tombe bien, les éditions Rivages rééditent le roman de Norman Maclean (1902-1990), Et au milieu coule une rivière. Cette nouvelle édition est préfacée par le grand Robert Redford, qui a adapté le roman au cinéma en 1991. 
C'est parti !



Classique de la littérature américaine, ce texte bouleversant raconte l'enfance de Norman Maclean dans les Rocheuses, au sein de paysages magnifiques dont chaque relief transforme en profondeur les êtres qui y vivent. La famille et la nature apparaissent comme les piliers originels de Norman et Paul, le frère adoré, pêcheur hors pair, irrésistible mauvais garçon. Un dialogue silencieux s'instaure avec les rivières et les montagnes, qui apprennent plus que les mots eux-mêmes. Avec un talent et une poésie exceptionnels, Maclean capture la lumière bénie des jours disparus.



     Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement la distinction entre la religion et la pêche à la mouche. Nous habitions dans l'ouest du Montana, au confluent des grandes rivières à truites, et notre père, qui était pasteur presbytérien, était aussi un pêcheur à la mouche qui montait lui-même ses mouches et apprenait aux autres à monter les leurs. Il nous avait expliqué, à mon frère et à moi, que les disciples de Jésus étaient tous des pêcheurs, nous laissant entendre - ce dont nous étions intimement persuadés tous les deux - que les meilleurs pêcheurs du lac de Tibériade étaient tous des pêcheurs à la mouche, et que Jean, le disciple préféré, pêchait à la mouche sèche.
     Certes, un jour par semaine était entièrement consacré à la religion. Le dimanche, nous commencions par aller, mon frère Paul et moi, à l'école du dimanche. Ensuite nous assistions au culte du matin pour entendre notre père faire son sermon. Le soir, nous allions aux réunions de "l'Aide au prochain", puis au culte du soir pour entendre notre père faire son second sermon. Entretemps, le dimanche après-midi, nous devions passer une heure à apprendre par cœur le Petit Catéchisme de Westminster et le réciter à notre père avant de pouvoir l'accompagner sur les collines où il allait se promener pour se détendre entre les deux offices. Il se contentait toujours, en fait, de nous poser la toute première question du catéchisme : "Dans quel but l'homme a-t-il été créé ?" Pour que l'autre puisse continuer si l'un de nous deux avait un trou, nous répondions tous les deux en chœur : "L'homme a été créé pour glorifier Dieu et jouir de Lui éternellement." Cela semblait toujours lui suffire, ce qui se comprend étant donné que c'est une réponse magnifique. Et puis il avait hâte de se retrouver là-haut pour réparer ses forces spirituelles et faire le plein d'énergie pour le sermon du soir. Sa façon à lui de se regonfler à bloc, c'était de nous réciter des morceaux du sermon qu'il allait faire, agrémentés de tel ou tel passage particulièrement réussi du sermon du matin.


Et au milieu coule une rivière (A River Runs Through It), de Norman Maclean, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier, Editions Payot & Rivages, 173 pages, novembre 2017, 19 €, format numérique : 12,99 €.

Je vous souhaite un très bon dimanche et de belles lectures :)

A demain ^^




mardi 14 novembre 2017

"L'Ordre du jour" d'Eric Vuillard

Dans les coulisses de l'Anschluss

"Les chars, les camions, l'artillerie lourde, tout le tralala, avancent lentement vers Vienne, pour la grande parade nuptiale. La mariée est consentante, ce n'est pas un viol, comme on l'a prétendu, c'est une noce."




Prix Goncourt 2017

Présentation de l'éditeur

Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l'Assemblée ; mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. E. V.


Mon Avis

Souvenez-vous de vos cours d'Histoire. Le 12 mars 1938, l'Allemagne nazie annexe l'Autriche. Les soldats d'Hitler y sont accueillis comme des libérateurs. Néanmoins, nous n'avons pas forcément connaissance des événements qui ont précédé l'Anschluss. Eric Vuillard nous fait remonter le temps, cinq années en arrière. 

20 février 1933. Vingt-quatre grands industriels allemands ont rendez-vous avec le Chancelier Hitler. Leurs noms ne vous disent peut-être rien, mais sûrement les connaissez-vous sous ces noms : Krupp, BASF, Bayer, Agfa, Opel, Siemens, Allianz, Telefunken, IG Farben, Accumulatoren-Fabrik AG (la future Varta). Le discours d'Hitler dure 30 minutes. "Le fond du propos se résumait à ceci : il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d'être un Führer dans son entreprise." Les vingt-quatre, conquis par ce discours, versèrent une obole conséquente au parti nazi. Pour eux, cette réunion n'était "qu'un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds." Cette puissance économique allemande a permis au parti d'Hitler de gagner les élections, et d'entrer officiellement dans la vie politique. L'avenir de l'Europe s'assombrit. "Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l'Enfer". 

Convertir la puissance économique fut d'une facilité déconcertante pour Hitler. Il ne lui reste plus que de faire plier l'Autriche. Il menace le chancelier autrichien, Schuschnigg, d'envahir son pays. Au bout de plusieurs heures d'intimidations, l'accord est signé.

"Ici, il n'y a qu'un seul cadrage qui vaille, il n'y a qu'un art de convaincre qui vaille, il n'y a qu'une seule manière d'obtenir ce que l'on souhaite - la peur. Oui, ici, c'est la peur qui règne."

Pourtant, l'Anschluss qui devait être un véritable triomphe pour l'Allemagne nazie, ne s'est pas passé comme prévu. Ce fut un flop. Les panzers, des chars de guerre qui font la fierté de l'armée allemande, sont en mauvais état. Ils bloquent la circulation, empêchant leur leader de passer. 

"Il y eut d'abord une rangée entière de blindés sur le bas-côté. Hitler, dont la Mercedes dut s'écarter, les regarda avec mépris. Puis ce furent d'autres véhicules de l'artillerie lourde, immobiles au milieu de la route ; et on eut beau klaxonner, hurler que le Führer devait passer, rien à faire, les chars ramaient dans la colle."

Eric Vuillard dénonce dans son récit les méthodes d'intimidation d'Hitler et les renoncements faciles des puissances étrangères face à l'illusion que donne l'Allemagne nazie. Tout n'est que spectacle et poudre aux yeux. Et le pouvoir cède face au "bluff". 

Credits : "Adolf Hitler addresses the Austrian people at Heldenplatz, Vienna, March 1938,
one month after Germany annexed Austria" (Bundesarchiv, Bild / CC-BY-SA 3.0)


Nos cours d'Histoire restent silencieux sur les semaines qui ont précédé l'Anschluss. Nous ne savons pas qu'il y eut "mille sept cents suicides" parmi les Juifs Autrichiens. En une seule semaine. Les humiliations et les sévices envers les Juifs étaient déjà perpétués en Autriche. Lavage forcé des rues, têtes rasées, insultes. Ils furent désespérés par cette haine furieuse. Ils ont perçu toute l'ampleur de l'horreur qui parcourait le pays. "Ce n'est pas un désespoir intime qui les a ravagés. Leur douleur est une chose collective. Et leur suicide est le crime d'un autre."

Revenons aux vingt-quatre. Ils se sont associés au nazisme. Et ils en ont bien profité. Pendant des années, chacun d'entre eux ont loué des déportés des camps. "Leur espérance de vie était de quelques mois." Les chiffres rapportés par Eric Vuillard expriment toute l'horreur de cette guerre : "Sur un arrivage de six cents déportés, en 1943, aux usines Krupp, il n'en restait un an plus tard que vingt." 

Enfin, quant à l'écriture du récit, elle est remarquable. Adepte des longues phrases, l'auteur a un style imagé, très visuel, et use de quelques mots savants sans toutefois rendre la lecture difficile. Une plume que je n'ai vue nulle part ailleurs, et que j'ai hâte de retrouver dans ses autres récits. 

En bref, L'Ordre du jour est un récit passionnant sur les coulisses de l'Anschluss. L'auteur relate des faits historiques grâce aux témoignages, aux vidéos, aux photos qu'il a consultés. Il dénonce le rôle qu'a joué la puissance économique allemande, mais aussi les puissances étrangères qui ont plié très facilement face au monstre nazi. L'auteur nous amène très justement à nous interroger. Cette Seconde guerre mondiale, qui a fait plus de 60 millions de morts, aurait-elle pu ne jamais exister ? Il nous interpelle sur les rôles des grands groupes industriels, sur leur portée dans notre société. Est-ce là une mise en garde que l'on devrait appliquer dans notre monde actuel ? "On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d'effroi." Je vous laisse lire L'Ordre du jour et y réfléchir. Cela en vaut la peine. Je comprends pourquoi il a été récompensé. Bravo.







L'Ordre du jour, Eric Vuillard, Actes Sud, collection "Un Endroit où aller", 160 pages, mai 2017, 16 €, format numérique : 12,99 €.

Bonus : l'entretien de la Librairie Mollat avec l'auteur



Dans la même veine : La Disparition de Josef Mengele, d'Olivier Guez (Grasset), le Prix Renaudot 2017


Vous souhaitez lire les premières lignes de L'Ordre du jour ? C'est par ici !

A bientôt pour une prochaine chronique ^^









lundi 13 novembre 2017

C'est Lundi, que lisez-vous ? #70

C'est l'heure du célèbre rendez-vous "C'est lundi, que lisez-vous ?", inspiré de It's Monday, What are you reading ?, repris par Galleane. Le récapitulatif des liens se fait sur son blog.


Chaque lundi, on répond à trois questions :
1. Qu'ai-je lu la semaine passée ?
2. Que suis-je en train de lire en ce moment ?
3. Que vais-je lire ensuite ?


La semaine dernière, j'ai lu :





Je poursuis le challenge "The Black November", dont l'objectif est de lire des thrillers durant le mois de novembre. Pendant cette deuxième semaine, il fallait lire des thrillers avec un enfant comme personnage important.
J'ai commencé avec Ne Pars pas sans moi de la britannique Gilly Mac Millan, que j'ai trouvé très émouvant, très bien structuré, et cohérent.
Le deuxième thriller britannique lui aussi, Te laisser partir de Clare Mackintosh, m'a bouleversée dès les premières pages et m'a fait l'effet d'une sacrée claque. Cette fin ! Ce livre m'a beaucoup marquée. 
Le nouveau prix Goncourt s'est faufilé entre ces deux lectures. Je n'avais pas prévu de lire le lauréat cette année, mais les très bons avis et le sujet du livre m'ont donné envie d'acheter l'e-book instantanément. Et je ne regrette pas. L'Ordre du jour raconte les coulisses de l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne en 1938. A la lecture du livre, on se rend compte à quel point la diplomatie est capitale pour l'avenir d'un pays, et on apprend beaucoup sur les rôles déterminants des grands patrons industriels allemands de l'époque... C'est sidérant. L'écriture d'Eric Vuillard est vraiment remarquable. J'espère lire bientôt 14 juillet, son récit paru l'année dernière... car j'adore aussi les livres qui parlent de la Révolution française. Et j'ai hâte de retrouver la plume de l'auteur.


En ce moment, je lis :

"Serre-moi fort." Cela pourrait être un appel au secours désespéré.
Du jeune Nick, d'abord. Marqué par la disparition inexpliquée de sa sœur, il est contraint de vivre dans un foyer brisé par l'incertitude et l'absence. Obsédés par leur quête de vérité, ses parents sont sur les traces de l'Origamiste, un tueur en série qui sévit depuis des années en toute impunité.
Du lieutenant Adam Gibson, ensuite. Chargé de diriger l'enquête sur la découverte d'un effroyable charnier dans l'Alabama, il doit rendre leur identité à chacune des femmes assassinées pour espérer remonter la piste du tueur. Mais Adam prend le risque de trop, celui qui va inverser le sens de la traque. Commence alors, entre le policier et le meurtrier, un affrontement psychologique d'une rare violence...

Je lis ce thriller dans le cadre du challenge "The Black November" (c'est déjà la troisième semaine !).



Ma prochaine lecture :



Articles publiés la semaine dernière :

Ces prochains jours...

A partir de mercredi et jusqu'à lundi, le blog sera inactif. En effet, je serai hospitalisée pendant trois jours. Rien de grave, pas d'inquiétude ^^. Je vous en parlerai sur le blog, peut-être que mon parcours pourra intéresser quelques personnes. Mais pour l'instant, c'est un peu trop tôt pour vous en parler (j'attends le rendez-vous décisif avec le chirurgien).
Aujourd'hui, je vous prépare ma chronique sur L'Ordre du jour... J'espère qu'elle sera publiée demain :)


Je vous souhaite une excellente semaine pleine de très belles lectures.

A bientôt pour une prochaine chronique ^^



dimanche 12 novembre 2017

Premières lignes #15 : "L'Ordre du jour" d'Eric Vuillard

Ce rendez-vous hebdomadaire a été créé par Ma Lecturothèque.

Le principe est simple : il s’agit de présenter chaque semaine l’incipit d’un roman.

Ce rendez-vous est très intéressant car il nous permet de découvrir en quelques lignes un style, un langage, un univers, une atmosphère.

On choisit le livre que l'on veut : un coup de cœur, une lecture actuelle, un livre de sa PAL, un emprunt à la bibliothèque...


Cette semaine, j'ai lu le nouveau prix Goncourt, L'Ordre du jour d'Eric Vuillard. Je ne lis pas beaucoup de prix Goncourt mais celui-ci m'a donné envie de le découvrir car l'auteur aborde les prémices de l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne en 1938. Ce très bref roman est instructif, brillant, passionnant... et il est servi par une écriture absolument sublime. Lisez donc ses premières lignes :


Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l'Assemblée ; mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. E. V.



UNE REUNION SECRETE



     Le soleil est un astre froid. Son cœur, des épines de glace. Sa lumière, sans pardon. En février, les arbres sont morts, la rivière pétrifiée, comme si la source ne vomissait plus d'eau et que la mer ne pouvait en avaler davantage. Le temps se fige. Le matin, pas un bruit, pas un chant d'oiseau, rien. Puis, une automobile, une autre, et soudain des pas, des silhouettes qu'on ne peut pas voir. Le régisseur a frappé trois coups mais le rideau ne s'est pas levé. 
     Nous sommes un lundi, la ville remue derrière son écran de brouillard. Les gens se rendent au travail comme les autres jours, ils prennent le tram, l'autobus, se faufilent vers l'impériale, puis rêvassent dans le grand froid. Mais le 20 février de cette année-là ne fut pas une date comme les autres. Pourtant, la plupart passèrent leur matinée à bûcher, plongés dans ce grand mensonge décent du travail, avec ces petits gestes où se concentre une vérité muette, convenable, et où tout l'épopée de notre existence se résume en une pantomime diligente. La journée s'écoula ainsi, paisible, normale. Et pendant que chacun faisait la navette entre la maison et l'usine, entre le marché et la petite cour où l'on pend le ligne, puis, le soir, entre le bureau et le troquet, et enfin rentrait chez soi, bien loin du travail décent, bien loin de la vie familière, au bord de la Spree, des messieurs sortaient de voiture devant un palais. On leur ouvrit obséquieusement la portière, ils descendirent de leurs grosses berlines noires et défilèrent l'un après l'autre sous les lourdes colonnes de grès.
     Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l'Assemblée ; mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.


L'Ordre du jour, Eric Vuillard, Actes Sud, collection "Un Endroit où aller", 160 pages, mai 2017, 16 €, format numérique : 12,99 €.


Je vous souhaite un très bon dimanche.

A demain ^^