jeudi 18 janvier 2018

Throwback Thursday livresque #60 : la meilleure héroïne

Le Throwback Thursday livresque est un nouveau rendez-vous inspiré du "Throwback Thursday" d'Instagram, et créé par le blog BettieRose Books.
Le principe est simple : on partage chaque jeudi une lecture qui correspond à un thème donné.
Le récapitulatif des liens se trouve sur le blog BettieRose Books.

Le thème de cette semaine est :


Meilleure héroïne



Là encore, difficile de choisir un personnage féminin parmi toutes mes lectures. Certaines sont des enfants (avec un fort caractère comme Anna), certaines sont adolescentes (et rebelles à l'instar d'Elia) ou encore certaines sont des mères courage. Laquelle mettre en lumière aujourd'hui ?... et bien, j'ai décidé de vous présenter une jeune femme singulière. Elle est célibataire. Elle a un travail administratif qu'elle aime bien, mais sans plus. Elle ne sort presque jamais de chez elle. Elle n'a pas d'amis. Elle a une intelligence supérieure à la moyenne et une grande culture générale. Elle a des goûts de décoration très particuliers. Mais quand on commence à faire sa connaissance, aussitôt on l'adore. On aime ses manies, ses failles, sa personnalité touchante. Il s'agit d'Eleanor dans...



Eleanor Oliphant est un peu spéciale.
Dotée d'une culture générale supérieure à la moyenne, peu soucieuse des bonnes manières et du vernis social, elle dit les choses telles qu'elle les pense, sans fard, sans ambages.
Fidèle à sa devise " Mieux vaut être seule que mal accompagnée ", Eleanor évite ses semblables et préfère passer ses samedis soir en compagnie d'une bouteille de vodka.
Rien ne manque à sa vie minutieusement réglée et rythmée par ses conversations téléphoniques hebdomadaires avec " maman ".
Mais tout change le jour où elle s'éprend du chanteur d'un groupe de rock à la mode.
Décidée à conquérir de l'objet de son désir, Eleanor se lance dans un véritable marathon de transformations. Sur son chemin, elle croise aussi Raymond, un collègue qui sous des airs négligés, va lui faire repousser ses limites.
Car en naviguant sur les eaux tumultueuses de son obsession amoureuse et de sa relation à distance avec " maman ", Eleanor découvre que, parfois, même une entité autosuffisante a besoin d'un ami...



Eleanor Oliphant va très bien (Eleanor Oliphant Is Completely Fine), de Gail Honeyman, traduit de l'anglais (Ecosse) par Aline Azoulay-Pacvon, Fleuve Editions, 432 pages, septembre 2017, 19,90 €, format numérique : 14,99 €.


La conclusion de ma chronique : "Eleanor Oliphant va très bien est un livre bouleversant, avec un personnage central inoubliable et férocement attachant. Eleanor est surprenante. On ne s'attendait pas à se trouver face à une jeune femme qui, sous ses airs de vieille fille, souffre terriblement, accablée par le chagrin et la solitude. C'est un roman parfois drôle (franchement très drôle quelques fois) et émouvant, faisant la part belle à l'espoir, à l'amitié. Et à l'amour."



Je vous souhaite de très belles lectures.

A bientôt ^^






mardi 16 janvier 2018

"Une Vie comme les autres" de Hanya Yanagihara

Le rêve d'une vie ordinaire

"Tous les "si" les plus terrifiants impliquent des personnes.
Tous les bons "si" également."



Présentation de l'éditeur

Epopée romanesque d’une incroyable intensité, chronique poignante de l’amitié masculine contemporaine, Une vie comme les autres interroge de manière saisissante nos dispositions à l’empathie et l’endurance de chacun à la souffrance, la sienne propre comme celle d’autrui.
On y suit sur quelques dizaines d'années quatre amis de fac venus conquérir New York. Willem, l’acteur à la beauté ravageuse et ami indéfectible, JB, l’artiste peintre aussi ambitieux et talentueux qu’il peut être cruel, Malcolm, l’architecte qui attend son heure dans un prestigieux cabinet new-yorkais, et surtout Jude, le plus mystérieux d’entre eux. Au fil des années, il s’affirme comme le soleil noir de leur quatuor, celui autour duquel les relations s’approfondissent et se compliquent, cependant que leurs vies professionnelles et sociales prennent de l’ampleur.


Mon Avis 

JB, Malcolm, Willem et Jude sont quatre amis qui ont partagé la même chambre à l'université. A l'issue de leurs études, ils débarquent tous à New York avec l'ambition de bâtir leurs vies. Dès les premières pages, nous faisons la connaissance de l'artiste-peintre JB, l'aspirant acteur Willem (pour l'instant serveur), l'architecte Malcolm, et de l'avocat Jude. Dans ce roman de plus de 800 pages, nous les suivons sur presque quatre décennies. Chacun bien entendu, a sa propre personnalité. JB est parfois cruel, cynique ; Malcolm vit encore chez ses parents et éprouve beaucoup de complexes ; Willem, beau, bienveillant et charmant garçon ; et enfin Jude, un personnage mystérieux qui ne parle pas son passé à ses amis.

Cependant, au fil des pages, le roman change de nature. Ce n'est pas un roman principalement axé sur les péripéties de quatre amis. Une Vie comme les autres est un roman magnifique, bouleversant, dur, sur la douleur et l'amitié. Jude se révèle être le personnage central de cette histoire.

— Comme Judy, par exemple : on ne le voit jamais avec personne, on ne sait pas de quelle race il est, on ne sait rien de lui. Post-sexuel, post-racial, post-identité, post-passé - il lui sourit, probablement pour lui signifier qu'il plaisantait à moitié." (page 111).

"(...) malgré tous ses efforts pour dissimuler les singularités criantes de son être, il ne trompait personne. Ils se rendaient tous compte de son étrangeté, et maintenant il s'apercevait de l'ampleur de sa bêtise, qui lui avait fait s'imaginer les avoir persuadés de sa normalité." (page 111).

Le mystère qui entoure Jude est obscur, et même le lecteur se demande qui est véritablement ce personnage. Les révélations sur lui n'apparaissent qu'au compte-gouttes. Au milieu du roman, nous savons pourquoi il souffre, pourquoi il se scarifie, pourquoi parfois il a besoin d'une chaise roulante, pourquoi il ne dit rien de son passé, de ses origines. Lorsque nous avons connaissance de son histoire, immédiatement, nous ressentons une profonde empathie pour lui. Nous souffrons avec lui. Nous ressentons son malaise, son mal-être, sa solitude.

"Il songera qu'il est piégé, piégé dans un corps qu'il hait, avec un passé qu'il exècre, et qu'il ne pourra jamais changer. (...) Il songera qu'il n'est rien, une coquille évidée (...)." (page 179). 

Jude apprécie beaucoup ses amis, mais il a un lien privilégié avec Willem. Il lui fait confiance. Et Willem est extrêmement bienveillant envers lui, il respecte son silence, ne le force pas à parler de son passé. Il émane de ce personnage une douceur intense. La relation entre ces deux personnages est tout simplement magnifique.

"Il éprouvait des sentiments complexes à l'égard de Jude. Il l'aimait - cette part était simple - et s'inquiétait pour lui, ayant de temps en temps l'impression de jouer autant le rôle de grand frère et protecteur que d'ami. (...) Ils aimaient tous Jude, et l'admiraient, mais Willem avait souvent le sentiment que Jude lui avait permis d'entrevoir un peu plus de sa personne (un tout petit peu plus) qu'aux autres, et il n'était pas sûr de savoir ce qu'il était censé faire de cette intimité." (page 27) 

Une vie ordinaire, voilà à quoi aspire Jude. Son enfance et son adolescence sont monstrueuses. Elles sont le résultat d'un mal qui le ronge depuis des décennies. Ce passé a fait naître en lui une haine féroce de lui-même, un refus constant du bonheur, une impression de déranger tout le monde. Cette hypersensibilité, ces blessures, ces failles font de Jude un personnage inoubliable et exceptionnel. Et, au bout de ces 800 pages, on quitte Jude et les autres dans une fin saisissante. On en ressort remué. Ebranlé. Emu.

En bref, Hanya Yanagihara signe un deuxième roman (premier roman publié en France) émouvant, bouleversant, magnifique sur la douleur, l'amitié et l'empathie. Le lecteur fait partie du cercle d'amis. Il les suit sur presque quatre décennies, il les connaît parfaitement. Et comment ne pas être ému par le personnage de Jude, un être brisé, qui souffre constamment, mais qui tente par le biais de l'amitié notamment, de vivre "une vie comme les autres" ? Une ode magnifique à l'amitié, celle qui dure toute une vie. 


Une Vie comme les autres (A Little Life), Hanya Yanagihara, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Ertel, Buchet-Chastel, janvier 2018, 816 pages, 24 €.

Bonus : le trailer du roman par les éditions Buchet-Chastel :




Rejoignez le club de lecture consacré à la littérature nord-américaine ici :


S'offrir ou offrir Une Vie comme les autres (lien d'affiliation) ?


A bientôt pour une prochaine chronique ^^







lundi 15 janvier 2018

C'est Lundi, que lisez-vous ? #79

C'est l'heure du célèbre rendez-vous "C'est lundi, que lisez-vous ?", inspiré de It's Monday, What are you reading ?, repris par Galleane. Le récapitulatif des liens se fait sur son blog.


Chaque lundi, on répond à trois questions :
1. Qu'ai-je lu la semaine passée ?
2. Que suis-je en train de lire en ce moment ?
3. Que vais-je lire ensuite ?


La semaine dernière, j'ai lu :


J'ai lu Déchirer les ombres, le premier roman pour adultes d'Erik L'Homme, auteur de fantasy pour la jeunesse (j'avais lu il y a plus de 10 ans la trilogie Le Livre des Etoiles). Un récit étrange, tout en dialogues, une mise en page aérée et 160 pages à tout casser. En quelques mots, l'auteur nous relate une course-poursuite d'un couple atypique, chevauchant une Harley jusqu'à commettre un acte irréparable. Les mots sont crus, le ton est mystique, philosophique. A l'heure actuelle, je ne saurais dire si j'ai adoré ou non. Disons que j'ai plutôt bien aimé ce récit malgré quelques défauts, tant il est déroutant.
J'ai fini de lire Coupez !, de Cameron McCabe (traduit par Héloïse Esquié). C'est LE roman policier par excellence, avec pour toile de fond, le monde du cinéma. Un roman singulier, qui se révèle très surprenant et très moderne pour un roman publié en 1937.


En ce moment, je lis :

Dakota du Nord, 1999. Un vent glacial souffle sur la plaine et le ciel, d'un gris acier, recouvre les champs nus d'un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c'est la chasse au cerf qui annonce l'entrée dans l'automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, est impatient d'honorer la tradition. Sûr de son coup, il vise et tire. Et tandis que l'animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s'effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans.
Ainsi débute le nouveau roman de Louise Erdrich, couronné par le National Book Critics Circle Award, qui vient clore de façon magistrale le cycle initié avec La Malédiction des colombes et Dans le silence du vent. L'auteur continue d'y explorer le poids du passé, de l'héritage culturel, et la notion de justice. Car pour réparer son geste, Landreaux choisira d'observer une ancienne coutume en vertu de laquelle il doit donner LaRose, son plus jeune fils, aux parents en deuil. Une terrible décision dont Louise Erdrich, mêlant passé et présent, imagine avec brio les multiples conséquences.

LaRose, Louise Erdrich, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez, Albin Michel, collection "Terres d'Amérique", sortie le 17 janvier 2018.


Mes prochaines lectures :



Articles publiés la semaine dernière :

Je vous souhaite une excellente semaine pleine de belles lectures.

A bientôt ^^





jeudi 11 janvier 2018

Throwback Thursday livresque #59

Le Throwback Thursday livresque est un nouveau rendez-vous inspiré du "Throwback Thursday" d'Instagram, et créé par le blog BettieRose Books.
Le principe est simple : on partage chaque jeudi une lecture qui correspond à un thème donné.
Le récapitulatif des liens se trouve sur le blog BettieRose Books.

Le thème de cette semaine est :


Lueur d'espoir


Je n'ai pas mis longtemps à choisir une ancienne lecture pour ce très beau thème. Je pense peut-être l'avoir présenté dans ce rendez-vous, mais j'aime tellement mettre en avant ce roman... Il s'agit de :



Une femme marche seule avec une petite fille sur une route de Louisiane. Elle n'a nulle part où aller. Partie sans rien quelques années plus tôt de la ville où elle a grandi, elle revient tout aussi démunie. Elle pense avoir connu le pire. Elle se trompe.
Russel a lui aussi quitté sa ville natale, onze ans plus tôt. Pour une peine de prison qui vient tout juste d'arriver à son terme. Il retourne chez lui en pensant avoir réglé sa dette. C'est sans compter sur le désir de vengeance de ceux qui l'attendent.
Dans les paysages désolés de la campagne américaine, un meurtre va réunir ces âmes perdues, dont les vies vont bientôt ne plus tenir qu'à un fil.
Michael Farris Smith possède un style et un talent d'évocation totalement singuliers qui vont droit au cœur du lecteur. Avec ces personnages qui s'accrochent à la vie envers et contre tout, il nous offre un magnifique roman sur la condition humaine.

La conclusion de ma chronique Nulle part sur la terre est un excellent roman noir, digne des plus grands romans américains. J'ai ressenti beaucoup de peine en quittant Maben et Russell, ces deux personnages blessés par la vie, mais qui s'y accrochent malgré les coups durs, malgré la culpabilité. C'est un roman poignant, à la fois sombre et lumineux, sur la rédemption et le pardon. Un roman qui me fait penser à La Route de McCarthy, mais aussi à Là où les lumières se perdent de David Joy (d'ailleurs ce dernier et Michael Farris Smith sont amis). Le caractère profondément humain de ses personnages, son style unique, son talent à nous émouvoir font de Michael Farris Smith un grand écrivain. A lire et à suivre absolument.



Je vous souhaite de très belles lectures.

A bientôt pour une prochaine chronique ^^




mercredi 10 janvier 2018

"Aquarium" de David Vann

Aimer, détruire, reconstruire

"L’ennui, à l’aquarium,
c’est qu’on ne pouvait jamais rejoindre les poissons."  


Présentation de l'éditeur


Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d'une banlieue de Seattle. Afin d'échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l'école, elle court à l'aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme. La prose cristalline de David Vann nous apprend comment le désir d'amour et l'audace de la jeunesse peuvent guérir les blessures du passé. Aquarium est un pur moment de grâce offert par l'un des plus grands écrivains américains actuels.


Mon Avis

"C'était un poisson si laid qu'il ne ressemblait en rien à un poisson. Une pierre de chair froide envahie de mousse, tachetée de vert et de blanc. D'abord, je ne l'avais pas vu, puis je pressai mon visage contre la vitre et tentai de m'approcher. Enfoui dans une végétation impossible, la courbe de ses lèvres épaisses étirée vers le bas, une grimace en guise de bouche. Une petite perle noire pour l'œil. Mais aucun autre élément identifiable à un poisson.
Il est sacrément moche."
Ainsi s'ouvre Aquarium, publié pour la première fois aux Etats-Unis en 2015, sept ans après son roman sombre et percutant, Sukkwan Island. Ici, exit les grands espaces et les régions sauvages des îles de l'Alaska. Nous sommes dans la banlieue de Seattle, un secteur lugubre, grisâtre et triste, dans un petit appartement dans lequel "rien ne vit" et dans l'aquarium de la ville, véritable microcosme fascinant, plein de vie et de couleurs. La famille reste le thème principal de David Vann : après les relations père-fils de Sukkwan Island, l'auteur explore celles d'une mère et sa fille.

Pour échapper à la monotonie de son petit appartement, Caitlin, douze ans, se rend tous les soirs après l'école à l'aquarium de Seattle. Passionnée du monde aquatique, elle a l'ambition de devenir ichtyologiste et ne mange aucun poisson. Pendant qu'elle observe les espèces les plus singulières, elle se sent sereine, en sécurité. Et alors qu'elle regarde ce poisson si laid, elle fait la connaissance d'un vieil homme, "très vieux, du genre presque mort". Au fil du temps, elle se lie d'amitié avec lui. Il naît même entre ces deux personnages une relation de confiance. Lorsque la mère de Caitlin, Sheri, gruttière au port de Seattle, apprend cette amitié étrange, elle devient violente, hystérique et incontrôlable. Les secrets autour de Sheri et du vieil homme volent alors en éclats. Dorénavant, rien ne sera plus pareil pour Caitlin et sa mère.

Précieuse famille

Le thème de la famille est une fois de plus exploité par l'auteur. Caitlin et sa mère entretiennent une relation très fusionnelle, au point de s'accrocher, chaque soir, l'une à l'autre comme un "poisson-grenouille ne s'était jamais fixé à un rocher avec autant de puissance". L'arrivée du vieil homme dans leurs vies bouleverse tout. Sheri reconnaît cet homme qui a commis une lourde faute par le passé. Caitlin tient à lui, mais aime éperdument sa mère. Et cette mère imposante physiquement et au caractère bien trempé d'ordinaire, se transforme sous les yeux de sa fille, et devient un personnage violent, inquiétant et imprévisible :

"Je n'avais encore jamais vu ce côté violent de ma mère. C'était terrifiant, comme si quelqu'un avait vécu en elle tout ce temps, un être plus sombre. Je ne me sentais pas en sécurité" (page 103).

"Une furie tombée du ciel, une créature tout aussi primitive. Ce n'était pas ma mère. C'était autre chose, que je n'avais encore jamais vu. La rage en elle, bien plus grande que je ne l'aurais jamais imaginée." (page 141).

Sheri devra faire un long cheminement pour pardonner à cet homme. Arrivera-t-elle à accepter son retour et le laisser prendre sa place au sein de la famille qu'elle forme avec sa fille ? Aquarium est un magnifique roman sur le pardon et la reconstruction de la famille. L'enfance compte beaucoup également dans ce récit. On a le sentiment que l'auteur a puisé dans son propre passé pour nous transmettre cette fragilité de l'enfance :

"Le pire, dans l'enfance, c'est de ne pas savoir que les mauvais moments ont une fin, que le temps passe. Un instant terrible pour un enfant plane avec une sorte d'éternité, insoutenable. La colère de ma mère s'étirait à l'infini, une rage à laquelle nous n'échapperions jamais." (page 103).

Monde aquatique et monde extérieur

David Vann possède un talent singulier, celui de relier les paysages qu'il décrit avec la nature même de ses personnages. C'était le cas dans Sukkwan Island. Ici, il en est de même. L'aquarium est un monde plein de vie, de couleurs, il est calme et apaisant. C'est le lieu idéal pour Caitlin qui a besoin de se ressourcer, qui a besoin de sécurité. Le monde extérieur est ici triste, oppressant, violent, sale et gris. Ces deux univers différents sont habilement décrits par l'auteur, qui ne cesse de faire des parallèles entre eux :

"Une fois franchi le pont de la voie rapide, le centre-ville commençait. La pente déclinait lentement, de grands immeubles en formes de cales enfoncées dans le flanc de la colline, se cachant dans leurs grottes. Voûtés pour se protéger, comme si une menace monumentale nageait dans les cieux au-dessus. Au bout, un gratte-ciel courageux au toit pointu essayait de ne pas paraître trop tendre. La ville entière, un récif de corail fait d'un réseau interminable de petites cellules." (page 34).

Un message écologique

Les pages d'Aquarium sont régulièrement ornées d'illustrations de poissons rares, en voie de disparition. L'auteur par ailleurs ne manque pas de nous faire passer un message écologique sur la survie des poissons.

"Nous en savons tant sur l'acidification des océans, alors je devrais haïr les méduses, messagères de tout ce que nous avons détruit. De mon vivant, les récifs auront fondu, se seront dissous. D'ici la fin du siècle, presque tous les poissons auront disparu. (...) La triste étendue de notre stupidité est accablante." (page 63).

Des personnages secondaires lumineux

David Vann sait maîtriser ses personnages. Ils sont forts, mémorables, cohérents, profonds. Il en est de même pour ses personnages secondaires, Steeve, le petit ami de Sheri, un peu nonchalant mais très positif ; et Shalini, copine d'école de Caitlin, d'origine indienne et personnage qui illumine la vie de notre héroïne.

En bref, Aquarium est un roman remarquable sur le pardon et la refondation d'une famille malgré le poids du passé. Les descriptions et les connexions entre le monde aquatique et le monde des Hommes sont le fruit d'un talent incontestable. Aquarium est raconté à la manière d'un conte, tout en poésie. Même s'il n'est pas aussi marquant que Sukkwan Island, ce livre s'inscrit parmi les grands romans de la littérature américaine. Fascinant et remarquable. Plongez dans l'univers singulier de David Vann.   



Un grand merci aux éditions Gallmeister !

Aquarium (Aquarium), David Vann, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski, Gallmeister, collection Nature Writing, octobre 2016, 270 pages, 23 €.

Bonus : Interview de David Vann par la librairie La Galerne du Havre :




Envie d'offrir ou de s'offrir Aquarium ? Rendez-vous ici !

A bientôt pour une prochaine chronique ^^